28 juillet 2007

Le Voyage

Photo liée au film It's a Wonderful Life, Frank Capra (1946)

Voyage porte avec soit une foultitude d'affects.

L’idéal humaniste, on ne quitte pas un lieu auquel on s’attache ; on fait de l’universel son lieu. Point de meilleure école pour mettre à distance les particularismes. Le vieil idéal romantique : Stendhal, Goethe, contant certaine éthique du voyage : Bildungsroman. D’autres, multipliant les images d’Epinal comme autant d’émerveillements : Delacroix, Baudelaire, Théophile Gautier.

Le voyage romantique, le même, par les yeux de Des Esseintes, le héros d’A Rebours : envisager Londres, son fog et son atmosphère, ses pubs, suffit au héros ; pourquoi y aller, se dit-il finalement, quand le voyage ajoute seulement ses désagréments aux impressions de l’imagination ?

Nourri par l’esprit Bohême, revivifé par Olivier Bouvier, Segalen, Cendrars, Henri Michaux. (et tant d’autres). Hanté par l’ethnologie (côté jardin) et par les souvenirs coloniaux (côté cour). Aujourd’hui, le voyage a la dent dure. Il rôde encore, comme un souvenir de fraîcheur après le passage de l’authentique.

Rien n’alimente plus sa majuscule. Chacun lui invente une raison : qui une découverte, comme si l’Autre existait encore dans les paysages soigneusement mis en valeur du capitalisme touristique ; qui l’aventure, privilégiant l’audace de destinations vierges, rejoignant le lot des sevrés de « réalité » (la crasse est vraie) en mal de frisson, désireux d’inaugurer à nouveau la geste enfuie de l’authentique ; qui la libido, à laquelle le voyage bon gré mal gré a pu s’associer, préférant Cuba ou la Thaïlande pour bénéficier d’une offre organisée. D’autres préfèrent la proximité (enchanter le quotidien) : le superbe film de Frank Cap You Can't Take It Away with You (1938).

Cependant, les lieux où l’on s’égare en voyage, ne sont pas ceux-là que l’anticipation a patiemment alignés en perles sur un collier. Le spectacle ne semble plus porter sur le monde, révélé, donné, mais sur cette position du spectateur inséré dans un espace non familier. Le spectacle du voyage aujourd’hui, du voyage après la Chute en quelque sorte, c’est le spectacle du spectateur-voyageur.

Là, le voyageur se fait ethnologue : la différence fait spectacle, et ce ressenti donne à la différence texture et cachet (moi qui « goûte » cette différence qualitative, moi qui ai foulé ce sol). Ici, le monde qui défile ressemble aux clichés, mais en même temps en diffère (in)sensiblement : ce décalage fait le miel du spectateur.

Le voyage n’est plus ni faux ni vrai : il n’y faut plus chercher ni recoins dérobés ni souci d’authentique ; soit il décline les vignettes de l’altérité culturelle, aménagée par le capitalisme touristique ; soit il se présente commercialement, comme participant des codes ludiques et pratiques de la mondialisation ; soit il vend frauduleusement sa camelote d’authentique aux crédules.

On peut sans doute aller plus loin (essayons, mais plus tard) en essayant de comprendre ce que veut dire Marc Augé : « l’espace du voyageur est l’archétype du non-lieu ». A méditer pour un prochain ramassis de truismes.