I L'espace du politique
II Une nouvelle ère
Or donc, Sarkozy multiplie les présences, les apostrophes : stratégies de l’ubiquité, où l’espace public est saturé par en-haut (paroles du président réverbérées dans la majorité et les media, orchestrant la parole de l’opposition) et par en bas (actes du président, témoignant de son implication et de son volontarisme).
Reprise. Sarkozy sur l’Europe. Mal dire ce qu’on fait, mal faire ce qu’on dit :
« Je crois aujourd’hui que l’Europe est sauvée », dit le président à Strasbourg. Qu’a-t-il fait, quel diagnostic a-t-il porté ?
Du mouvement vers l’intégration européenne, Sarkozy a cherché à conserver le sentiment du mouvement. Car l’inertie de la machine européenne n’est pas fondamentalement remise en cause. Ni ses divisions internes ; ni ses visées : quelle représentation, pour quoi faire ? Loin que de trancher le nœud gordien qui entrave l’union européenne, déchirée entre les tentations intégratrices, les souverainismes nationalistes et l’allégeance atlantiste, Sarkozy maintient l’immobilisme en l’état (en l'Etat ?), mais imprime à cet immobilisme un mouvement ; il oriente le ressac, il pilote la dérive. America is back, disait Reagan ; Sarkozy : « la France est de retour en Europe » (du grand art). Du mouvement, l’apparence du mouvement, donc.
De l’activité, l’apparence aussi : l’activisme, en somme. Un lien maintenait la parole politique à la réalité de son exercice : la conflictualité des positions dans l’espace public, qui s’appuyait sur des commentateurs, des intellectuels, une opposition. Ce lien (heureusement) n’est pas rompu. Cependant, il est plus lâche. L’information, per se, tend de plus en plus à la neutralité : son avènement dans les consciences n’approche que si sa réfraction médiatique lui donne une densité, une vitesse, une coloration ; ainsi le politicien ou l’expert sûr de sa force peut-il vraisemblablement (le mentir-vrai : le vraisemblable) dire : « je crois », « ayez confiance », « voici la situation » ; il dira une chose, fera l’inverse, et son passement de jambes fera advenir l’impossible. La force du signal jouera avec et contre l’activité politique proprement dite : avec, parce que sa trajectoire naturelle lui fera épouser l’activité à laquelle elle se rattache ; contre, parce que l’inscription du politique dans la logique du vraisemblable permettra, à celui que suffisamment de circonstances favorisent (l’élu), de détendre le lien à la pratique politique, et d’imprimer un contre-mouvement, qui, suffisamment repris par la sphère médiatique, produira un buzz, un effet-vérité, même chimérique (1).
Sarkozy s’agite, et cette agitation donne à sa parole du momentum. Ainsi sauve-t-il l’Europe : de l’action énergétique de l’homme (gestes, mouvements, coups de téléphone), à ses paroles (lestées par son énergie), à l’action politique (annoncée, proclamée). De la logique de l’action à l’activisme.
(1) On peut penser aux actuelles mésaventures du parti socialiste français. Que celui-ci soit en crise ouverte, cela saute aux yeux. Mais que les media, reprenant les mots des contempteurs du PS, appellent à un énième aggiornamento miraculeux, dont nul ne connait les termes, la plausibilité et le secours qu'il apporterait ; on passe de la critique (de bon aloi) médiatico-politique à une ritournelle amplifiée par sa mise en boucle et en bouche dans les relais de l'information, arrivant avec une force démultipliée, et sans commune mesure avec la situation organisationnelle et doctrinale réelle du PS, dans les oreilles des lecteurs, spectateurs ou auditeurs. Voir à ce sujet le syndrôme de Bad Godesberg.


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