05 mars 2007

La Haine de la démocratie

Interview paru dans Libération du 15 décembre 2005. Jacques Rancière a ceci de méritant qu'il rend ses armes à l'émancipation sociale, dont l'a privé l'aristo-cratie des experts, celle-là même que Platon désirait en son temps. Au surplus, il le fait au nom d'une conception de la démocratie qui ne parjure pas son titre dans les mesquineries d'aujourd'hui. Je conseille notamment La Mésentente en 1995, dont on trouvera j'espère bientôt une synthèse ici.

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A voguer à contre-courant, à ne pas être d'accord sur le monde tel qu'il est et à inventer sa manière à lui de le faire savoir, Jacques Rancière a passé toute une vie. Sans perdre ni ardeur ni souffle, mais en les modulant selon les époques, quand la dissension avait un sens et semblait aller de soi, et même maintenant que le consensus ambiant a fini, selon lui, par transformer en une morne plaine la pensée politique, où viennent se perdre, inaudibles, les voix dissonantes. Philosophe, professeur émérite de l'université de Paris-VIII, il fait paraître la Haine de la démocratie, un livre de combat, et Chroniques des temps consensuels, un recueil d'articles publiés ces dix dernières années dans le quotidien brésilien Folha de Säo Paulo. Quarante ans ont passé depuis que Rancière signa, avec Louis Althusser et Etienne Balibar, Lire le Capital. Il avait vingt cinq ans. Le tremblement de Mai destitua chez lui un texte devenu inopérant et, plus humblement, le fit aller chercher dans les archives la voie émancipatrice empruntée par les prolétaires du XIXêmes. Ce sont la Nuit des prolétaires (Fayardl98l) et le Maître ignorant (Fayard,1987) et la découverte que la politique n'est pas que lutte pour le pouvoir mais un "partage du sensible", un affrontement sur les manières devoir et d'organiser le réel, une scène où deviennent visibles des choses qu'autrement on ne verrait pas : le sort inégal qui est fait aux uns et aux autres sous couvert d'égalité. Remontant à l'origine grecque de la politique pour retrouver les raisons du scandale que la démocratie continue à provoquer, Rancière publie ensuite Courts voyages au pays du peuple (Le Seuil, 1990), la Mésentente (Galilée, 1995) et le Partage du sensible (La Fabrique, 2000) et un certain nombre de livres d'esthétique.

La politique a à voir avec la beauté, et le savoir avec la poétique, dans leur aptitude commune à "faire oeuvre" en redessinant le monde. D'où le dissensus, la rage même, de Jacques Rancière contre le consensus, la négation et de la politique et de la démocratie. N'y aurait il plus rien à attendre de l'histoire? Pas plus qu'avant, puisque l'histoire ne fait ni ne promet rien : ce sont les nouvelles radicalités qui inventent les politiques des temps nouveaux.

Qu'est ce pour vous la démocratie ?

La démocratie n'est ni la forme du gouvernement représentatif ni le type de société fondé sur le libre marché capitaliste. Il faut rendre à ce mot sa puissance de scandale. Il a d'abord été une insulte : la démocratie, pour ceux qui ne la supportent pas, est le gouvernement de la canaille, de la multitude, de ceux qui n'ont pas de titres à gouverner. Pour eux, la nature veut que le gouvernement revienne à ceux qui ont des titres à gouverner: détenteurs de la richesse, garants du rapport à la divinité, grandes familles, savants et experts. Mais pour qu'il y ait communauté politique, il faut que ces supériorités concurrentes soient ramenées à un niveau d'égalité première entre les "compétents" et les "incompétents". En ce sens, la démocratie n'est pas une forme particulière de gouvernement, mais le fondement de la politique elle-même, qui renvoie toute domination à son illégitimité première. Et son exercice déborde nécessairement les formes institutionnelles de la représentation du peuple.

Y at-il une haine de la démocratie en France ?

Un discours de plus en plus virulent d'une partie de la classe intellectuelle dont Alain Finkielkraut offre le condensé accuse la démocratie de tous les maux. Depuis l'effondrement de l'alternative soviétique, ils se sont mis à opposer la démocratie, vue comme le règne des désirs individuels effrénés, à la république, pensée comme le sens de la vie collective. La démocratie, pour eux, c'est le règne de la consommation et de la déliaison sociale. Ils transforment en apocalypse la vision platonicienne de la démocratie comme monde à l'envers. Jean-Claude Milner l'a même rendue responsable de l'extermination des juifs. Mais aussi l'adaptation des Etats à un ordre économique mondial implique la constitution de nouvelles castes réunissant gouvernants, hommes d'affaires, financiers, experts. Cette oligarchie tend à considérer les expressions du peuple, y compris dans les formes institutionnelles du vote populaire, comme dangereuses. On voit se séparer deux types de légitimité: l'une, savante, des gouvernants et des experts, l'autre, populaire, de plus en plus contestée et stigmatisée comme "populiste" quand elle va à l'encontre de la logique dominante, comme lors du référendum sur la Constitution européenne.

Voir l'intégralité de l'interview sur le site de Multitudes.